À retenir

Une étude nationale publiée dans Value in Health en 2026 révèle que 2,2 % des utilisateurs de GLP-1 en France n’ont ni diabète de type 2 ni obésité — les deux indications autorisées. Ces données précises permettent de mieux comprendre le phénomène de mésusage et ses implications sanitaires.


La prescription de GLP-1 hors de leurs indications officielles — ce que l’on appelle le détournement des GLP-1 en France — est un sujet sensible depuis l’explosion de la popularité d’Ozempic à partir de 2022. Mais jusqu’à récemment, les données chiffrées sur l’ampleur réelle du phénomène manquaient. Une étude publiée en 2026 dans la revue Value in Health apporte des éléments précis issus d’une cohorte nationale de patients français traités par GLP-1.

L’étude : méthodologie et données de cohorte

Origine et publication

L’étude a été publiée dans Value in Health (Elsevier), revue internationale de référence en économie de la santé. Elle analyse les données du Système National des Données de Santé (SNDS), la base de données médico-administrative française qui couvre l’ensemble des remboursements de l’Assurance Maladie.

Population étudiée

La cohorte comprend plusieurs centaines de milliers de patients ayant initié un traitement GLP-1 en France sur une période récente. L’étude distingue :

  • Les patients avec diabète de type 2 (indication principale historique d’Ozempic, Trulicity, Victoza)
  • Les patients avec obésité documentée (IMC ≥ 30, indication principale de Wegovy et Saxenda)
  • Les patients sans ces diagnostics dans leur dossier médical — le groupe dit “mésusage présumé”

Résultat principal

2,2 % des utilisateurs de GLP-1 n’avaient ni diabète de type 2 ni obésité documentée dans le SNDS au moment de l’initiation du traitement.

Ce chiffre peut sembler modeste, mais rapporté au nombre total d’utilisateurs de GLP-1 en France (plusieurs centaines de milliers), il représente une population significative exposée à un traitement en dehors de son cadre autorisé.

Profils des patients en situation de mésusage présumé

Qui sont ces patients ?

Les profils décrits ci-dessous sont des catégories éditoriales et non des résultats directs de l’étude Value in Health :

Profil 1 — Surpoids sans obésité franche (IMC 27-29,9) La majorité des cas de mésusage concernent des personnes en surpoids mais n’atteignant pas le seuil d’IMC requis par l’AMM pour Wegovy (IMC ≥ 30 ou ≥ 27 avec comorbidités) ou les conditions de remboursement HAS pour Mounjaro (IMC ≥ 35). Ces patients cherchent souvent à perdre “les derniers kilos” ou à améliorer leur silhouette plutôt qu’à traiter une obésité médicalement documentée.

Profil 2 — Patients “esthétiques” Un sous-groupe utilise les GLP-1 uniquement à des fins esthétiques, sans problème de santé associé. Ce phénomène, largement médiatisé par les réseaux sociaux et les influenceurs, est particulièrement documenté chez les jeunes femmes de 25-40 ans.

Profil 3 — Pré-diabétiques non classifiés Certains patients sont à la frontière diagnostique : glycémie à jeun élevée mais n’atteignant pas encore le seuil du diabète (1,26 g/L). Des médecins prescrivent parfois les GLP-1 de manière anticipatoire dans cette population, ce que les recommandations HAS 2025 ne valident pas encore formellement.

Profil 4 — Patients avec comorbidités cardiovasculaires Suite aux données des essais LEADER et SUSTAIN montrant des bénéfices cardiovasculaires des GLP-1, quelques médecins les prescrivent à des patients cardiaques sans diabète ni obésité. Cette pratique, à la frontière du mésusage et de la médecine personnalisée, fait débat.

Répartition géographique

L’étude note une hétérogénéité géographique marquée. Les régions urbaines (Île-de-France, PACA) présentent des taux de mésusage présumé supérieurs à la moyenne nationale, probablement en lien avec une plus grande exposition aux discours médiatiques et à l’influence des réseaux sociaux.

Les conséquences sanitaires identifiées

Effets indésirables dans la population en mésusage

Sans surprise, les données montrent que les patients sans indication médicale validée présentent un profil d’effets indésirables similaire à celui des patients en indication — mais avec une balance bénéfice/risque différente.

Pour un patient diabétique ou obèse, les effets secondaires des GLP-1 (nausées, vomissements, fatigue) sont acceptables au regard des bénéfices sur la glycémie ou la perte de poids médicalement nécessaire. Pour un patient sans indication, ce rapport est moins favorable.

L’étude identifie notamment :

  • Un taux de nausées sévères similaire à la population en indication
  • Des cas de malnutrition et carences plus fréquents, car ces patients partent d’un poids plus bas et perdent parfois du poids au-delà des objectifs raisonnables
  • Un risque de perte musculaire accru en l’absence de suivi nutritionnel adapté
  • Des complications liées à l’arrêt non encadré : la reprise de poids peut être rapide et psychologiquement difficile

Le risque de pénurie aggravé

L’étude rappelle également que le mésusage contribue directement aux tensions d’approvisionnement en GLP-1, en créant une demande supplémentaire pour des patients qui ne sont pas les destinataires prioritaires de ces médicaments. Les pénuries observées entre 2022 et 2024 ont pénalisé en premier lieu les patients diabétiques qui dépendaient de ces traitements pour leur équilibre glycémique.

Les mesures de l’ANSM

Avant l’étude : des alertes répétées

L’ANSM avait déjà tiré la sonnette d’alarme dès 2022 face à l’émergence des prescriptions hors AMM. Son rapport de pharmacovigilance ANSM détaille les signaux identifiés. Plusieurs points de vigilance avaient été publiés, notamment concernant Ozempic utilisé uniquement pour la perte de poids chez des patients non diabétiques.

Le formulaire de prescription obligatoire (février 2025)

La mesure la plus significative est l’introduction en février 2025 d’un formulaire de prescription obligatoire pour les GLP-1. Ce formulaire impose au médecin de documenter l’indication (diabète de type 2 ou obésité avec IMC > 30) pour que le remboursement soit effectif.

Cette mesure a eu un effet dissuasif sur les prescriptions hors AMM : les données de l’étude montrent une réduction du taux de mésusage présumé après son introduction, bien que celui-ci reste non nul.

Les limites du formulaire

Cependant, l’étude souligne que le formulaire ne couvre que les prescriptions remboursées. Les patients qui paient leur traitement de leur poche — ce qui est le cas de Wegovy, Mounjaro et Saxenda (non remboursés) — ne sont pas soumis à ce contrôle. Le mésusage dans la population non-remboursée reste difficile à quantifier avec les données du SNDS.

Implications pour les professionnels de santé

Le rôle clé du médecin prescripteur

L’étude met en lumière la responsabilité des médecins dans la prévention du mésusage. Plusieurs facteurs explicatifs sont identifiés côté prescripteur :

  • Pression des patients bien informés (ou mal informés) des bénéfices des GLP-1 via les médias
  • Zones grises diagnostiques : la frontière entre surpoids et obésité, ou entre pré-diabète et diabète, n’est pas toujours nette
  • Manque de temps en consultation pour réaliser un bilan complet permettant de valider l’indication
  • Méconnaissance des recommandations HAS 2025 dans certains secteurs libéraux

Recommandations pratiques

Les auteurs de l’étude formulent plusieurs recommandations à destination des médecins :

  1. Dépistage systématique : peser et calculer l’IMC à chaque consultation avant prescription
  2. Documentation rigoureuse du diagnostic (diabète ou obésité) dans le dossier médical
  3. Information claire du patient sur les indications et les risques d’un usage hors AMM
  4. Orientation vers un spécialiste (endocrinologue, diabétologue) en cas de doute sur l’indication

Ce que les patients doivent savoir

Pourquoi le cadre légal protège les patients

La réglementation sur les indications des GLP-1 n’est pas arbitraire. Elle reflète le rapport bénéfice/risque établi lors des essais cliniques, qui ont été conduits chez des patients diabétiques ou obèses. Chez des personnes sans ces pathologies, ce rapport est inconnu ou potentiellement moins favorable.

Utiliser un GLP-1 sans indication médicale validée, c’est :

  • S’exposer à des effets secondaires sans la garantie des bénéfices observés dans les études
  • Prendre le risque d’une reprise de poids rapide à l’arrêt
  • Contribuer à des tensions d’approvisionnement qui pénalisent les patients qui en ont médicalement besoin

Questions à poser à votre médecin

Si vous envisagez un traitement GLP-1, posez directement ces questions :

  • “Est-ce que j’ai une indication médicale validée pour ce traitement ?”
  • “Mon IMC ou mon diabète justifient-ils une prescription ?”
  • “Quels sont les risques si je prends ce médicament sans en avoir besoin médicalement ?”

Un médecin responsable prendra le temps de répondre à ces questions.

Conclusion

L’étude nationale de cohorte publiée dans Value in Health en 2026 chiffre pour la première fois le mésusage des GLP-1 en France. Avec 2,2 % de prescriptions sans indication validée, le phénomène est réel mais maîtrisé — notamment grâce aux mesures réglementaires de l’ANSM. Ces données montrent aussi que la très grande majorité (97,8 %) des utilisateurs de GLP-1 en France ont une indication médicale légitime, ce qui relativise les discours alarmistes sur un usage généralisé comme médicament de confort.


Sources : Value in Health (Elsevier), données SNDS, recommandations ANSM et HAS 2025. Cet article est destiné à l’information générale. Consultez votre médecin pour toute question sur votre traitement.