Depuis 2023, une question préoccupe les patients et les médecins : les traitements GLP-1 comme Ozempic, Wegovy ou Mounjaro peuvent-ils provoquer des idées suicidaires ? L’Agence européenne des médicaments (EMA) et l’agence française Epi-Phare ont ouvert des enquêtes sur ce signal de pharmacovigilance. Les résultats disponibles en 2026 permettent de faire un point factuel et nuancé sur ce sujet sensible.

Si vous êtes en détresse ou avez des pensées suicidaires, appelez immédiatement le 3114 (numéro national de prévention du suicide, disponible 24h/24).

Sommaire

  1. D’où vient la question ?
  2. Ce que dit l’EMA : l’enquête européenne
  3. L’étude Epi-Phare en France
  4. Les grandes études épidémiologiques
  5. Les mécanismes biologiques envisagés
  6. Le contexte : obésité et santé mentale
  7. Ce que vous devez savoir en pratique
  8. Ressources et numéros d’aide

D’où vient la question ? {#origine}

Les signalements de pharmacovigilance

Tout commence par des signalements individuels. Depuis la mise sur le marché du sémaglutide (Ozempic en 2018, Wegovy en 2021-2023 selon les pays), les systèmes de pharmacovigilance de plusieurs pays ont reçu des déclarations de patients rapportant des idées suicidaires ou des comportements d’automutilation pendant leur traitement.

Ces signalements proviennent principalement :

  • Du système EudraVigilance en Europe (base de données de l’EMA)
  • Du FAERS aux États-Unis (FDA Adverse Event Reporting System)
  • Des systèmes nationaux, dont la base nationale de pharmacovigilance en France

Il est essentiel de comprendre ce qu’est un signalement de pharmacovigilance : il s’agit d’un rapport indiquant qu’un événement indésirable est survenu chez un patient qui prenait un médicament donné. Cela ne signifie pas que le médicament a causé l’événement. La coïncidence temporelle n’est pas une preuve de causalité.

La médiatisation du sujet

En 2023, plusieurs médias internationaux ont relayé ces signalements, parfois de manière alarmiste. Des témoignages de patients, relayés sur les réseaux sociaux, ont amplifié l’inquiétude. L’Islande a été le premier pays européen à signaler formellement un cas de pensées suicidaires chez un patient sous sémaglutide, ce qui a déclenché la procédure d’enquête de l’EMA en juillet 2023.

Ce que dit l’EMA : l’enquête européenne {#enquete-ema}

La procédure d’évaluation

En juillet 2023, le Comité de pharmacovigilance de l’EMA (PRAC) a ouvert une évaluation du signal pour les agonistes des récepteurs GLP-1 (sémaglutide et liraglutide dans un premier temps) concernant les idées suicidaires et les comportements d’automutilation.

Le PRAC a demandé aux titulaires d’AMM (Novo Nordisk pour le sémaglutide et le liraglutide, Eli Lilly pour le tirzépatide) de fournir l’ensemble des données disponibles : essais cliniques, bases de pharmacovigilance, études post-commercialisation.

Les conclusions du PRAC (2024)

En avril 2024, le PRAC a publié ses premières conclusions après analyse de l’ensemble des données disponibles. Le comité a conclu que :

  • Les données disponibles ne confirment pas un lien causal entre les agonistes GLP-1 (sémaglutide, liraglutide) et les idées suicidaires ou les comportements d’automutilation.
  • Le nombre de signalements rapporté aux millions de patients traités reste faible et cohérent avec le taux attendu dans la population générale souffrant d’obésité.
  • Le PRAC a toutefois recommandé de maintenir la surveillance et de poursuivre le suivi des données au fur et à mesure de l’augmentation du nombre de patients traités.

L’extension de l’enquête au tirzépatide

En 2025, le PRAC a étendu sa surveillance au tirzépatide (Mounjaro, Zepbound). Les données préliminaires n’ont pas non plus montré de signal clair, mais le suivi se poursuit.

Il est important de noter que l’EMA n’a pas « blanchi » définitivement les GLP-1 sur ce sujet. L’agence a simplement conclu que les données actuelles ne justifient pas une modification des RCP (résumés des caractéristiques du produit) ni une restriction d’usage, tout en maintenant une vigilance active.

L’étude Epi-Phare en France {#epi-phare}

Le rôle d’Epi-Phare

Epi-Phare est le groupement d’intérêt scientifique (GIS) qui associe l’ANSM et la CNAM en France. Sa mission est de mener des études pharmaco-épidémiologiques en vie réelle à partir des données du Système National des Données de Santé (SNDS), qui couvre la quasi-totalité de la population française.

L’étude française sur les GLP-1

Epi-Phare a lancé une étude spécifique sur le risque de tentative de suicide et d’idées suicidaires chez les patients traités par GLP-1 en France. Cette étude utilise les données du SNDS pour comparer le risque de passages aux urgences ou d’hospitalisations pour tentative de suicide ou idées suicidaires entre :

  • Les patients nouvellement traités par un agoniste GLP-1
  • Des patients appariés (même âge, sexe, comorbidités) non traités par GLP-1

Les résultats disponibles

Les résultats préliminaires d’Epi-Phare, communiqués en 2025, ne montrent pas de sur-risque statistiquement significatif de tentative de suicide ou d’hospitalisation pour idées suicidaires chez les patients traités par GLP-1 par rapport à la population de comparaison.

Ces résultats sont cohérents avec ceux de l’EMA et des études internationales, mais Epi-Phare souligne que le suivi doit se poursuivre, notamment pour :

  • Évaluer le risque à plus long terme (au-delà de 2 ans de traitement)
  • Étudier les sous-populations potentiellement plus vulnérables (patients avec antécédents psychiatriques)
  • Prendre en compte l’augmentation massive du nombre de patients traités en France

Les grandes études épidémiologiques {#etudes-epidemio}

L’étude des bases de données scandinaves

Plusieurs études de cohorte menées dans les pays nordiques (qui disposent de registres de santé exhaustifs) ont comparé le risque de comportement suicidaire entre les patients sous GLP-1 et les patients traités par d’autres médicaments contre l’obésité ou le diabète.

Les résultats publiés n’ont pas mis en évidence de sur-risque associé aux GLP-1. Certaines de ces études ont même retrouvé un risque légèrement inférieur de troubles dépressifs chez les patients sous sémaglutide par rapport aux groupes de comparaison, un résultat qui rejoint les observations sur les potentiels effets psychologiques positifs des GLP-1.

L’analyse des essais cliniques (méta-analyse)

Une méta-analyse regroupant les données de l’ensemble des essais cliniques randomisés du sémaglutide (programmes STEP, SUSTAIN, SELECT) a été réalisée. Sur plusieurs dizaines de milliers de patients suivis dans un cadre contrôlé :

  • Le nombre d’événements suicidaires (idéation, tentative, décès) rapportés a été très faible dans tous les groupes, y compris le groupe placebo.
  • Aucune différence statistiquement significative n’a été retrouvée entre les groupes sémaglutide et placebo.

L’étude SELECT, la plus grande étude cardiovasculaire sur le sémaglutide (plus de 17 000 patients suivis pendant 3 à 5 ans), constitue une source de données particulièrement robuste sur ce sujet.

Les limites de ces études

Il est important de rester prudent dans l’interprétation de ces données :

  • Les essais cliniques excluent souvent les patients avec des antécédents psychiatriques sévères, ce qui peut sous-estimer le risque dans ces populations.
  • Les études pharmaco-épidémiologiques dépendent de la qualité du codage et du signalement.
  • Le nombre de patients traités par GLP-1 augmente très rapidement, et de nouveaux signaux pourraient émerger avec le temps.
  • Un risque rare (touchant par exemple 1 patient sur 10 000) pourrait ne pas être détecté dans les études actuelles.

Les mécanismes biologiques envisagés {#mecanismes}

Les récepteurs GLP-1 dans le cerveau

Le sémaglutide et les autres agonistes GLP-1 traversent la barrière hémato-encéphalique et agissent sur des récepteurs présents dans plusieurs régions du cerveau impliquées dans la régulation de l’humeur : l’hypothalamus, l’hippocampe, l’amygdale et le cortex préfrontal.

En théorie, une modulation de l’activité dans ces régions pourrait influencer l’humeur et les émotions. Toutefois, les études précliniques chez l’animal n’ont pas montré de comportement de type dépressif ou anxieux associé au sémaglutide. Au contraire, certaines données animales suggèrent un effet neuroprotecteur et anxiolytique.

L’hypothèse du « food reward » modifié

Les GLP-1 réduisent le plaisir associé à la nourriture (récompense alimentaire). Or, chez certaines personnes, la nourriture joue un rôle important dans la régulation émotionnelle — c’est ce qu’on appelle l’alimentation émotionnelle. Si un patient utilise la nourriture comme mécanisme de gestion du stress, de l’anxiété ou de la tristesse, la suppression brutale de ce mécanisme par un GLP-1 pourrait théoriquement déstabiliser l’équilibre émotionnel.

Cette hypothèse est plausible sur le plan psychologique mais n’a pas été confirmée par des données cliniques spécifiques.

Les modifications rapides du poids corporel

Une perte de poids rapide et importante, quelle qu’en soit la cause, peut s’accompagner de modifications hormonales, de changements dans l’image corporelle et de bouleversements dans les habitudes de vie. Ces facteurs sont des facteurs de risque connus de troubles de l’humeur et pourraient contribuer à des épisodes de détresse psychologique chez certains patients vulnérables.

Le contexte : obésité et santé mentale {#contexte}

Un lien préexistant fort

Il est impossible d’analyser la question des GLP-1 et des idées suicidaires sans prendre en compte le contexte. L’obésité est associée à un risque significativement accru de :

  • Dépression : le risque est 1,5 à 2 fois plus élevé chez les personnes obèses
  • Anxiété : augmentation du risque de 25 à 40 %
  • Idées suicidaires : les personnes obèses ont un risque accru d’idéation suicidaire, en lien avec la stigmatisation, la discrimination, la douleur chronique et la baisse de qualité de vie

Cela signifie que la population qui reçoit des GLP-1 est déjà à risque plus élevé de troubles psychiques, indépendamment du traitement. C’est un biais fondamental (biais d’indication) qui rend l’analyse très complexe.

La stigmatisation et ses conséquences

Les personnes vivant avec une obésité font face quotidiennement à une stigmatisation qui affecte profondément leur santé mentale. La grossophobie dans la société, les milieux professionnels et parfois même dans le système de santé contribue à l’isolement social, à la baisse d’estime de soi et, dans les cas les plus sévères, à des pensées suicidaires.

Il est donc statistiquement attendu qu’une proportion de patients sous GLP-1 rapportent des idées suicidaires, non pas à cause du médicament, mais parce que cette population est plus vulnérable.

Ce que vous devez savoir en pratique {#pratique}

Si vous prenez un GLP-1

Les données actuelles ne justifient pas d’arrêter ou de ne pas commencer un traitement GLP-1 en raison du risque suicidaire. Les bénéfices démontrés de ces traitements (perte de poids, réduction du risque cardiovasculaire, amélioration de la qualité de vie) l’emportent largement sur un risque qui n’est, à ce stade, pas confirmé.

Toutefois, soyez attentif à votre bien-être émotionnel et signalez à votre médecin :

  • Tout changement inhabituel de votre humeur (tristesse persistante, perte d’intérêt pour les activités habituelles, irritabilité)
  • Des pensées négatives récurrentes ou des idées noires
  • Un sentiment d’isolement ou de désespoir
  • Des troubles du sommeil inhabituels

Ces symptômes peuvent avoir de multiples causes (stress, changements de vie, comorbidités) et ne sont pas nécessairement liés à votre traitement GLP-1, mais ils méritent une attention médicale.

Si vous avez des antécédents psychiatriques

Si vous avez des antécédents de dépression, de troubles anxieux, de troubles bipolaires ou de tentative de suicide, informez-en votre médecin avant de commencer un traitement GLP-1. Un antécédent psychiatrique n’est pas une contre-indication aux GLP-1, mais il justifie une surveillance renforcée et un suivi psychologique parallèle.

Votre médecin pourra :

  • Adapter le rythme de l’escalade de dose
  • Prévoir des consultations de suivi plus rapprochées
  • Coordonner le suivi avec un psychiatre ou un psychologue si nécessaire
  • Être particulièrement vigilant aux interactions avec un traitement antidépresseur existant

Le rôle du médecin prescripteur

Les médecins qui prescrivent des GLP-1 sont invités par l’ANSM à :

  • Interroger systématiquement les patients sur leurs antécédents psychiatriques avant la prescription
  • Réévaluer l’état psychologique à chaque consultation de suivi
  • Signaler tout événement indésirable psychiatrique au système de pharmacovigilance
  • Ne pas hésiter à orienter vers un spécialiste en santé mentale en cas de doute

Pour en savoir plus sur les effets psychologiques des GLP-1 (dépression, apathie), nous avons consacré un article complet à ce sujet.

Ressources et numéros d’aide {#ressources}

Si vous ou un proche êtes en détresse

  • 3114 — Numéro national de prévention du suicide, gratuit et confidentiel, 24h/24, 7j/7. Des professionnels de santé formés répondent à votre appel.
  • 15 (SAMU) — En cas d’urgence vitale.
  • 114 — Numéro d’urgence par SMS pour les personnes sourdes ou malentendantes.
  • SOS Amitié — 09 72 39 40 50 — Écoute 24h/24, 7j/7.
  • Fil Santé Jeunes — 0 800 235 236 — Pour les 12-25 ans, gratuit et anonyme.

Signaler un effet indésirable

Si vous pensez que votre traitement GLP-1 affecte votre santé mentale, vous pouvez :

  • En parler à votre médecin ou pharmacien, qui fera un signalement de pharmacovigilance
  • Signaler vous-même l’effet indésirable sur le portail de l’ANSM : signalement.social-sante.gouv.fr

Chaque signalement compte. C’est grâce à la pharmacovigilance active que les autorités sanitaires peuvent détecter d’éventuels risques rares et protéger les patients.

Points clés à retenir

  • Les enquêtes de l’EMA et d’Epi-Phare n’ont pas confirmé de lien causal entre les GLP-1 et les idées suicidaires à ce stade.
  • Le nombre de signalements reste faible et cohérent avec le risque préexistant dans la population obèse.
  • La surveillance se poursuit activement, car le nombre de patients traités augmente rapidement.
  • Les GLP-1 ne sont pas contre-indiqués chez les patients avec antécédents psychiatriques, mais un suivi renforcé est recommandé.
  • Signalez tout changement d’humeur inhabituel à votre médecin.
  • En cas de détresse : appelez le 3114 (numéro national de prévention du suicide).

Dernière mise à jour : mars 2026. Cet article est informatif et ne remplace pas un avis médical. Si vous êtes en souffrance psychique, parlez-en à votre médecin ou appelez le 3114.